Comme dans plus de 95% des communes de France, Saint Corneille a son monument aux Morts. Celui-ci a été érigé il y a 100 ans, inauguré le 18 novembre 1923 ; mais, contrairement aux autres communes, son histoire a été mouvementée. Le choix de son emplacement d’origine a été difficile, et il a été déplacé 2 fois, alors que dans la très grande majorité des communes, le monument est toujours celui construit il y une centaine d’années.

Un monument centenaire et qui a connu bien des péripéties
En France, les premiers monuments aux Morts apparaissent à l’issue de la guerre 1870-71, mais seulement dans quelques communes. A St Corneille, il y a eu un monument sur lequel on voyait l’inscription « Calvaire commémoratif du 12 janvier 1871 » ; il portait bien ce nom, car ce n’était pas un monument aux Morts puisqu’il n’y avait aucun nom de soldat inscrit dessus. Ce monument, érigé probablement en 1897, proche du cimetière, n’a pas été financé par la commune, et était sur le terrain d’un particulier. Il a été démoli dans les années 1990.
C’est avec la guerre 14-18 que l’idée est apparue de graver dans la pierre les noms des victimes ; il faut rappeler que cette guerre fut un véritable traumatisme pour tous les français. L’objectif de ces monuments est alors de rassembler la population dans le souvenir de ceux qui ne reviendront pas.
Sur une population de 750 habitants, environ 150 hommes de notre commune ont été mobilisés pour la guerre 14-18 ; 23 ne sont pas revenus. D’autres sont revenus blessés. Mais, tous ont été traumatisés, au point que beaucoup n’ont jamais parlé de ce qu’ils avaient vécu.
Comme dans toutes les communes, il y a eu au début des années 1920 une réflexion sur la construction d’un monument aux Morts. Début 1922, le conseil municipal décide unanimement d’ériger un monument. Une commission est constituée à cet effet, avec décision de mise en place d’une souscription.
Mais, où installer ce monument ?


Le gouvernement recommandait aux communes de le mettre soit sur une place publique, soit dans ou auprès du cimetière. En août 1922, le maire de St Corneille, François Hamelin, propose 2 emplacements, près du cimetière et place de l’église.
A l’issue d’un débat houleux, avec démission de 5 conseillers, l’emplacement du cimetière est retenu. Et le Préfet donne son accord.
Un déménagement qui a conduit à la dissolution du Conseil Municipal
Mais, cela ne plaisait pas à la plupart des anciens poilus ; d’où plusieurs pétitions et manifestations de poilus : imaginez plus d’une centaine de personnes manifestant au cœur du bourg au bord de la salle où est réunie le conseil municipal ! Celui-ci était composé de 12 membres ; après une élection partielle, 6 conseillers étaient pour l’emplacement du cimetière, 6 pour la place de l’église. Situation bloquée !
Le Préfet décide alors la dissolution du conseil municipal. Une élection est ensuite organisée conduisant à un nouveau conseil municipal. Les 6 conseillers favorables à l’emplacement du cimetière, dont le maire, sont battus.
En juin 1923, le nouveau conseil élit un nouveau maire, Joseph Després, et décide à l’unanimité de retenir l’emplacement place de l’église. L’affaire est ensuite rondement menée : en juillet, plans et devis sont adoptés. On peut ajouter que la place de l’église est l’ancien cimetière (jusqu’en 1882) !
Et le 18 novembre 1923 : inauguration devant une grande foule, avec ensuite un banquet de 195 convives ! Coût du monument : 8802 francs + frais d’inauguration : 1950 francs
Les plus anciens d’entre nous se souviennent de ce monument en hauteur au milieu de la place, il était entouré de grilles, avec la statue au sommet. Sur les côtés, avaient été posées des plaques d’ardoise sur lesquelles étaient gravés les 23 noms des soldats de St Corneille morts pour la France.
Au pied du monument, il y avait une plaque métallique mobile concernant 12 des 23 soldats sur des médaillons avec leur photo.
Après la guerre 39-45, une nouvelle plaque a été posée sur le monument portant les 4 noms des soldats morts lors de la dernière guerre.
Ce monument a été remplacé en 1968 lors du réaménagement de la place après la démolition des communs du presbytère. Un nouveau a été érigé là où nous l’avons connu jusqu’à il y a 4 ans, à quelques mètres de l’emplacement ancien. Malgré cela, cette opération a, là encore, provoqué quelques réactions négatives.

50 ans plus tard, en 2018, nouveau réaménagement de la place, nécessitant un nouveau déplacement du monument. La question de l’emplacement s’est donc à nouveau posée. Quand le maire, Patrick Gaudré, m’en avait fait part, je lui avais dit : « Fais attention, c’est un sujet très délicat, qui a autrefois fait exploser le conseil municipal ».
Après avoir évoqué l’idée de le mettre auprès du cimetière, rapidement, il a été décidé de le garder au centre du bourg ; il se trouve ainsi à proximité de la mairie, des parkings et surtout de l’école. Les instituteurs peuvent ainsi continuer à y venir facilement avec leurs élèves dans le cadre des cours d’histoire. L’actuel monument a été inauguré il y a 4 ans.
La seule partie commune aux trois monuments successifs est la statue du « poilu » de la guerre 14-18 ; les plaques sur lesquels sont gravés les noms ont été refaites à chaque fois, ainsi que celle où il est inscrit « Arrête passant et recueille-toi ».
Le 11 novembre 2021, une nouvelle plaque a été ajoutée, portant les noms des 3 soldats de St Corneille morts à la guerre de 1870-71.
Voilà l’histoire du monument aux Morts de Saint Corneille qui n’est pas celle des autres communes pour sa création ; et il faut ajouter que je ne connais pas d’autres communes qui ont déjà déplacé ce monument 2 fois !

Ce monument est un lieu de mémoire vis-à-vis de ceux qui ont donné leur vie pour notre pays ; mais c’est aussi plus que cela. C’est un lieu qui nous rappelle que l’histoire de notre pays a connu des périodes très difficiles, avec des guerres fréquentes dans le passé ; 3 guerres sont représentées sur ce monument.
Heureusement, avec la création de l’Europe, nous sommes nombreux à ne pas avoir connu la guerre sur notre territoire, et nous avons pu avoir l’impression depuis la guerre d’Algérie que la guerre, c’était définitivement pour les livres d’histoire, sur lesquels la poussière pouvait s’accumuler. Mais l’actualité depuis bientôt 2 ans vient nous rappeler que les guerres sont revenues aux portes de l’Europe, et que nous sommes concernés.
Ce monument représente une page d’histoire bien réelle qu’il ne faut pas oublier ; et je suis heureux de voir que de nombreux enfants sont venus partager cette page d’histoire aux côtés des plus anciens le 11 novembre dernier.
Gilbert PAULIN